Chez Eefje de Coninck

Extrait du magazine Toc Toc Toc #14

Novembre 2015

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Tout, chez Eefje de Coninck, évoque la nuance, la douceur, une forme de délicatesse discrète et surannée. Son appartement, épuré et tranquille, domine les toits d’Anvers ; il est baigné de soleil ce matin-là.

 
 

Eefje, peux-tu revenir en quelques mots sur ton parcours, avant de nous parler de ton goût pour la photographie ?

Je suis née près d’ici, dans une petite ville sur l’autre rive de l’Escaut. J’ai fréquenté un lycée catholique assez strict, et j’ai commencé par étudier les langues, mais c’était pour moi tant de travail et tant de stress surtout que j’ai fini par prendre mon courage à deux mains et quitter cette voie qui ne me convenait pas. Je me suis donné le temps de réfléchir à ce que je voulais vraiment, et je me suis inscrite dans une école de photographie. Le cursus durait trois ans, et c’était un apprentissage majoritairement technique ; je suis donc un peu restée sur ma faim artistiquement parlant, mais j’y ai énormément appris. Une fois mon diplôme en poche, mon style et ma sensibilité photographique se sont affirmés, et j’ai commencé à travailler comme photographe pour l’enseigne Dille & Kamille ; j’ai ouvert mon blog dans la foulée.

 

Ton blog capture des fragments des lieux de vie de femmes artistes, de créatrices. D’où est venue cette idée ? Comment y travailles-tu ?

À l’époque où je l’ai créé, un certain nombre d’autres sites web se lançaient dans des projets similaires. Je craignais d’offrir une énième déclinaison du même concept, ce qui m’a retenue un temps. Et puis j’ai fini par convenir que personne n’est jamais réellement original, car tout a déjà été fait ! Alors j’ai simplement essayé d’insuffler au projet ma sensibilité personnelle, et je me suis lancée. J’aime vraiment aller rencontrer les gens dans leurs espaces de vie et observer leurs intérieurs, j’y trouve tellement d’inspiration ! 

Lorsque j’ai commencé ce projet, je vivais encore chez mes parents, je me prenais sans cesse à rêver à mon futur chez-moi. Un intérieur, c’est fascinant, a fortiori quand despersonnalités créatives y vivent. C’est spontanément cette dimension-là qui m’a intéressée. Et c’est vrai, je rends visite à des femmes, je photographie quasi exclusivement des femmes, cela aussi c’est une sorte de choix. Cela appelle un style de photographie qui me ressemble davantage, plus lumineux, plus aérien… d’une certaine façon cela éveille un écho en moi.

Eefje, can you speak a few words on you career path before talking about your taste for photography? 

I was born near here, in a small town on the other bank of the Escaut river. I went to a very strict catholic high school and I started studying languages. But for me it was so much work and very stressful, so that I finally took my courage in both hands and quit this path that was not meant for me. I gave myself time to think about what I truly wanted and I joined a photography school. The course lasted three years and it was, for the most part, a technical education so I left a bit disappointed in the artistic aspect. But I learned a lot. When I received my diploma, my style and my camera-eye sensitivity asserted itself more. I started working as a photographer for the brand Dille & Kamille; I launched my blog immediately after.

 

Your blog catches pieces of female artists and designers in their living spaces. How did this idea come to you? How are you applying it?

When I created the blog, several other websites initiated similar projects. I was afraid to propose an umpteenth version of the same concept, which held me back for a while.  And then, at the end, I accepted that nobody is truly original because everything has been done before! So I simply tried to influence the project with my own sensitivity and I got into it. I really like to go meet people in their home and see what’s inside. I find so much inspiration in it! When I started this project I was living at my parents’ place, I was continuously caught dreaming of a future place of my own. A home is fascinating; even more so when creative people are living in it. It’s spontaneously this area that I found interesting. And it’s true that I pay visit to women, I shoot almost only women, and this is also a kind of choice. It calls to a photography style that looks more like me, brighter and more aerial… in a way it stimulates me. 

 

What does your home say about you?

Ah, this is a difficult question! What I retain from this place is, first of all, the space and the light it offers. Before we were living in a very small apartment in this building, two floors down and with a view on the yard, and from noon it was dark! I need sun because when I’m living in the dark it’s reflected in my mood. Here the luminosity and the clear view calm me down. I alsolike the “U” shaped plan of the apartment, it’s a little bit crooked. I like it staying cozy, not everything is well thought out nor stylized. I like that it remains natural and it’s furnished mostly with offered objects or things I’ve found while patiently bargain-hunting. 

 

You also take pictures for Tas-ka and Dille & Kamille website, various orders and more personal projects. And you work with a film camera… 

Yes! It’s an endless debate with my partner, who is also a photographer. I have always worked with a film camera and I have continued since the blog has been launched even though it’s costing a small fortune! Of course I also work with a digital camera, mostly for orders, that allows me to edit more pictures; but for my personal work, the film camera is always coming with me. I like the process it implies, the wait for the development, the impatience and the surprise of the result… I take less pictures but I ponder them more. It’s very different with digital, we control the image even before taking it, we crop it, and then we trigger and we trigger… I don’t know, I think the film camera is more for me. 

The Champs-Elysées theatre uses four pictures from my archives of this year, to illustrate the 2015-2016 season programming. They were all taken with a film camera; one of them is even such a tiny polaroid that I can’t wait to discover its huge version in the Parisian stands and in the underground. 

 

Which kind of camera are you using?

Oh! Well, very often it’s this mobile phone,  the one with the broken screen! I share a digital case with Senne, my partner. Honestly, the camera is not important to me… I have an old silver Contax I often use and also a very simple Nikon that looks like a film camera but actually I think it’s a style launched just before the brand became digital. So let’s say it’s quite “automatic”. 

 
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Qu’est-ce que ton intérieur révèle de toi ? 

Ah, c’est une question difficile !... Ce que je retiens de ce lieu, c’est avant tout l’espace qu’il offre, et sa lumière. Auparavant nous avons habité un tout petit appartement dans cet immeuble, deux étages plus bas et donnant sur la cour, et dès midi passé il était si sombre ! J’ai besoin de soleil, car quand je vis dans le noir mon moral s’en ressent. Ici la luminosité et la vue dégagée m’apaisent. J’aime aussi le plan en « U », un peu biscornu, de cet appartement. Et j’aime qu’il reste un peu cosy, que tout n’y soit pas réfléchi ni stylisé, qu’il reste naturel, et qu’il soit essentiellement meublé d’objets offerts, ou que j’ai trouvés et chinés patiemment.

 

Tu réalises aussi des photos pour les sites internet de Tas-ka, de Dille & Kamille, des commandes diverses, et des projets plus personnels. Et tu travailles en argentique…

Oui ! C’est un débat sans fin avec mon compagnon, lui aussi photographe. C’est ainsi, j’ai toujours travaillé en argentique, et j’ai continué une fois le blog lancé, bien que cela me coûte une petite fortune ! Bien sûr je travaille aussi en numérique, pour des commandes principalement, ce qui permet d’éditer davantage de photos ; mais pour mes travaux personnels, j’en reviens toujours à l’argentique. J’aime le processus que cela implique, l’attente du développement, l’impatience, la surprise du résultat… Je prends moins de photos, je les réfléchis davantage. C’est très différent le numérique, on contrôle l’image avant même de la prendre, on recadre, et puis on déclenche, on déclenche… Je ne sais pas, je crois que l’argentique me correspond mieux.

Le théâtre des Champs-Élysées utilise quatre photos tirées de mes archives cette année, pour illustrer le programme de la saison 2015-2016. Elles sont toutes réalisées en argentique, l’une d’elle est même un polaroïd si minuscule que j’ai hâte de découvrir sa déclinaison géante dans les kiosques et le métro parisien !

 

Quel type d’appareils utilises-tu ?

Oh ! Eh bien, très souvent ce téléphone mobile, celui qui a l’écran tout cassé ! Je partage un boîtier numérique avec Senne, mon compagnon. Franchement, l’appareil n’a pas d’importance à mes yeux… J’ai un vieux Contax argentique que j’utilise beaucoup, et aussi un Nikon tout bête, qui ressemble à un argentique mais en fait je crois que c’est une version sortie juste avant que la marque ne passe au numérique, donc il est très, disons, « automatique ».

 

As-tu d’autres projets en cours ?

J’ai beaucoup de commandes, et puis quand je le peux j’aime travailler avec Senne. Nous avons co-réalisé les photos d’un super livre de cuisine récemment, pour Alle dagen honger, une équipe anversoise très sympathique [De helden van het echte eten, publié chez Luster]. 

Nous voyageons autant que possible ensemble — nous sommes allés en Suède, à Londres, en France, en Italie… —, et un hebdomadaire national m’a sollicitée pour publier les photos réalisées au cours de mes séjours à l’étranger ; pourquoi pas ? Nous prévoyons un grand voyage en Californie l’année prochaine. 

 

Ton travail est très apprécié à l’étranger. Définirais-tu ton style comme belge, ou plus spécifiquement anversois ?

Non, pas réellement. J’ai des attaches familiales ici, mais je voyage, mon inspiration est plus globale ; j’ai des amis qui se sont installés à Bruxelles, à Londres, d’autres qui vivent à Amsterdam, à Paris… Eux m’invitent souvent à quitter la Belgique, et c’est vrai que d’une certaine façon, mon travail est pour l’instant davantage reconnu à l’étranger que dans mon pays. Mais j’espère que cela changera ! Je pense à des projets différents, peut-être plus adaptés à ma sensibilité personnelle… un livre, qui sait ?! Je n’en dis pas plus pour l’instant.

Do you have other current projects?

I have many orders and then when I can, I like to work with Senne. We co-directed the pictures of a great cook book recently, for Alle dagen honger, a very nice team from Antwerp [De helden van het echte eten, published by Luster]. 

We travel together as much as possible – we went to Sweden, London, France and Italy… _ and a national weekly magazine appealed to me to publish pictures I took during my trips abroad; so why not?

 

Your work is very appreciated abroad. Would you define your style as being Belgian or more specifically from Antwerp?

Not really. I have family ties here but I travel, my inspiration is more global; I have friends that settled in Brussels, in London, others are living in Amsterdam and Paris… They are often inviting me to leave Belgium and it’s true that in a way my work is currently more reputed abroad than in my own country. But I hope it will change! I’m thinking about different projects, maybe more adapted to my own sensitivity… a book, who knows?! But for now, I won’t say more about it.

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Eefje de Coninck website

www.eefjedeconinck.com

photos : Sophie Denux

textes : Anna Guin